Mise au point : 05/12/31

Georges GUÉTARY en ses DISQUES
-2005-

Pour Don Carlos et Le Baron Tzigane :
une thématique majeure en diptyque idéal.

Malgré l'absence très regrettable des deux duos de POUR DON CARLOS, que Pathé n'avait pas, c'est un fait, reproduits à l'époque, le cd que Marianne Mélodie a produit en juin dernier (1) mérite de vifs louanges :
le rendu sonore des 78, voire des 33 tours (2) est sans reproche pour ce choix qui reflète idéalement l'attente publique des années 50 confirmant et réaffirmant le destin forcément charmeur de Georges Guétary.

Hollywood plante le doute

AN AMERICAN IN PARIS qui lui avait attribué un second rôle, un rôle de perdant de surcroît, avait terni l'Image du héros hors du temps.

Certes, la voix était excellente, mise en valeur par la musique de Gershwin, mais si le magistral Stairway to Paradise est depuis lors fixé par l'image quasiment chaque fois qu'il est question du film, c'est 's Wonderful, en duo avec Gene Kelly qui s'impose vedette, qu'on programme couramment; et il fallut bien des années ensuite pour pouvoir réécouter By Strauss par le disque, morceau à plus d'un égard meilleur reflet de Georges Guétary.

Certes aussi, avoir été reconnu par Hollywood, c'est une fameuse carte de visite, d'autant que le film bénéficia de sept Oscar. Mais quoique pavoisant ainsi avantageusement chaque fois que l'occasion lui était offerte de le rappeler, Georges Guétary devait au fond de lui rester meurtri, puisque, au-delà des coupures dont il fut l'une des victimes, il savait aussi que ce rôle ne lui fut proposé qu'en désespoir de cause, Maurice Chevalier ayant été écarté et Jean Sablon ayant refusé de se vieillir pour ce rôle.

Entre temps, on avait en Europe continentale quelque peu perdu Georges Guétary de vue, d'autant que si BLESS THE BRIDE à Londres (1947), puis ARMS AND THE GIRL à Broadway (1950) l'avaient valorisé fidèle à l'image qu'on s'en était faite, on n'en savait et on n'y en percevait que bien peu de choses, durant que AMOUR ET CIE et JO LA ROMANCE passablement acceptés accentuaient la nostalgie intense du CAVALIER NOIR et des AVENTURES DE CASANOVA qu'on ne revoyait d'ailleurs plus, non plus que TRENTE ET QUARANTE qui en prolongeait quelque peu les teneurs.

Paris rebondit

POUR DON CARLOS fut alors davantage que la résurrection attendue.

Composée expressément pour lui par un Francis Lopez alors en état de grâce, un Francis Lopez doublé d'un bon parolier -Raymond Vincy-, et créée dans le prestigieux théâtre du Châtelet à Paris, la pièce haussait Georges Guétary au sommet (3) : réincarnant un personnage "d'époque" cher à la mémoire, il était littéralement royal, "rayonnant", se souviendra très justement Fernand Sardou (4), et d'autant plus intensément que ce rayonnement ne sortait plus ici de l'écran, mais irradiait en vrai, plus fort que le Technicolor hollywoodien.

Physiquement et vocalement, Georges Guétary n'était pas rendu à son image, mais faisait vraie l'image. L'oreille, le regard, l'émotion en garderaient une sublime et tenace reconnaissance.

La France en balance

Or, voilà que sortent alors en Europe les premières copies de cet AMÉRICAIN À PARIS qui dénient cette réincarnation, d'autant que le théâtre alors était moins fréquenté et décentralisé qu'aujourd'hui : hors le Parisien, le Bruxellois et le quelque peu nanti -ou "mordu"- pouvant se le permettre, quel public avait véritablement joui de POUR DON CARLOS que supplantait ce cinéma américain qui, en outre, pour la voix parlée française, n'avait même pas pris celle de Georges Guétary ?

Les films UNE FILLE SUR LA ROUTE et, surtout, PLUME AU VENT, quoique en noir et blanc, seraient de petites compensations cinématographiques françaises (il y resterait un personnage contemporain mais y reprendrait le rôle principal avantageux et bien en voix), avant que l'opérette LA ROUTE FLEURIE avec ses quatre ans et davantage de succès régulièrement repris s'acharnât à enterrer le romanesque dynamisant au profit de la fantaisie loufoque (5).

Berlin du regain

C'est alors que les studios berlinois Berolina proposent à Georges Guétary de tourner en rôle titre le classique BARON TZIGANE de Johannes Strauss fils : il y est le pendant idéal du roi Don Carlos.

Les deux personnages vont à première vue en sens inverse, le premier vers la chute (Don Carlos, le roi, est exilé et donc déchu), le second vers la gloire (Sandor, le tzigane, est anobli). La chronologie de la production aidant, on pourrait même imaginer que LE BARON TZIGANE est en quelque sorte la suite de POUR DON CARLOS, soit la rédemption du Personnage de Georges Guétary. C'est bien davantage que cela : un pareil en leur différence, soit l'antihéros et le héros se rejoignant. (6)

POUR DON CARLOS
ACTE I
1. Ay Ay Ay Muthila (Carlos) Marche
2. La chanson du matin (Carlos) Rumba-boléro
3. Pour Don Carlos (Allegria) Marche
4. La Duchesse d'Agadir (Allegria) Valse
5. La fête en montagne (Carlos) Fiesta
ACTE II
6. Bergerette (Carlos) Chanson
7. C'est l'amour (Carlos) Boléro
8. Le Roi s'ennuie (le Roi) Chanson
9. Pour toi (Allegria) Mélodie
10. Je suis un bohémien (Carlos) Boléro
11. Veux-tu savoir ? (Allegria) Rumba-boléro
LE BARON TZIGANE
ACTE 1
12. Et voilà le travail (Sandor)
13. Toi sans moi (Sandor)
14. Le Baron Tzigane (Sandor)
ACTE II
15. Marche des recruteurs (Sandor)
16. Ecoute le rossignol (Sandor)
17. De l'or, de l'or (Sandor)
ACTE III
18. Je vois mon destin  (Sandor)
19. Valse (Orchestre seul)
20. Admirez le travail  (Sandor

Déchéance glorieuse et triomphe héroïque

L'amour est leur dénominateur commun, à la fois découverte abasourdie, émerveillée, révélatrice (C'est l'amour; Toi sans moi; Je vois mon destin) et conquête, conquête au sens noble.

En effet, pour que Don Carlos gagne et le garde cet amour, il aura dû quitter le palais, passer dans le maquis, rencontrer le peuple et découvrir ainsi d'autres valeurs simples et vraies telles que le don de soi pur et sincère (Ay Ay Ay Muthila), l'émerveillement de la nature (La chanson du matin), la fête et le conte populaires (La fête en montagne, Bergerette) et perdre son titre de roi (deux duos hélas manquants).

Quant à Sandor, il devra acquérir le sens patriotique (Le Baron Tzigane; Marche des recruteurs) et renoncer à la liberté absolue (Toi sans moi; Je vois mon destin), avec passage également par la perception de la nature (Écoute le rossignol).

Je suis un bohémien de POUR DON CARLOS est en cela beaucoup plus qu'une incidente : chantée sous le masque, Don Carlos ayant dû se déguiser en bohémien, cette chanson est une expression commune aux deux personnages de profonde volonté d'indépendance frondeuse; elle scelle la fraternité avec Sandor qui garde au fond de soi, forte et intacte, son âme de magicien-baladin, d'être libre et imprévisible : Admirez le travail qui clôt l'aventure fait écho à son ouverture : Et voilà le travail.

Ces deux rôles ainsi se croisent et se complètent : ils se ressemblent par l'aventure romanesque dans un contexte historique, ils diffèrent en ce sens que le roi -le héros- sera banni et donc perdant, tandis que le tzigane -l'antihéros- sera ennobli, mais en cela chacun aura accompli une quête au terme de laquelle il triomphera. (7)

Soulignons d'ailleurs que Georges Guétary lui-même vécut cette double quête et ce double triomphe : reconquérir Paris d'une part, hausser son identité de chanteur d'autre part :

«C'était un rôle musicalement difficile pour moi puisqu'il était écrit pour un vrai ténor. Bien évidemment, les chansons étaient enregistrées en studio et nous jouions ensuite les scènes correspondantes en nous écoutant en play-back. Je pouvais de la sorte me permettre de me préparer pendant deux ou trois jours sans attendre le moment opportun pour être en pleine voix et donner les do dièse, les si bémol, que je n'aurais pu chanter tous les soirs.»

(LES HASARDS FABULEUX, p. 171, Paris, La Table Ronde, 1981)

Enfin, si on opposera que Lopez n'est pas Strauss, ne pouvons-nous pas admettre qu'une relative parenté musicale unit les deux pièces ?

A l'unité orchestrale s'ajoute celle des airs qui entrent aisément dans l'oreille et y restent, et que ces musiques toutes deux populaires sont, au contraire de celles des comédies musicales actuelles, en harmonie avec l'époque qu'elles illustrent, quoiqu'on puisse ergoter sur les touches de boléro de Lopez, qui n'ignore cependant pas la valse et la marche, rythmes communs aux deux pièces.

Ainsi, à l'unité de dépaysement par exotisme temporel, spatial, social, dynamique, s'ajoute une certaine unité musicale et tonale, renforcée par le fait que l'interprète est le même : Georges Guétary en plein épanouissement. Trop jeune pour savoir la valeur publiquement perçue de Georges Guétary, Matthieu Moulin l'a ici, heureusement comprise ou devinée, et idéalement rendue, confirmant d'ailleurs la conclusion passablement amère de Georges Guétary, mais publiquement reconnaissante :

«(...) je me rendais compte qu'il ne m'était pas possible de sortir de mon personnage. «(...)
«Comme Mariano, j'avais une légende, et comme lui, je ne pouvais m'en échapper.»

(LES HASARDS FABULEUX, op. cit., p. 219)

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(1) Réf. : 051683, MARIANNE MELODIE, dont l'utilisation du site reste encore trop malaisée malgré ses améliorations
BP102, F-78372 PLAISIR cedex; +33 (0)1 30810202. (re)
(2) SOFRESON fait ici oublier l'irritation vécue à la sortie des cinq cd groupés dans la belle anthologie Rendez-vous avec Georges Guétary : bien que ne bénéficiant toujours pas des matrices d'origine, sa restauration sonore est ici irréprochable. (re)
(3) Très peu de gens avaient vu Georges Guétary dans l'opérette, puisqu'il n'y avait, en France, et quasi inconnu alors, été qu'un remplaçant (TOI C'EST MOI en 1942 et LA COURSE À L'AMOUR en 1943 -dont on garde Farandole et Ma Prière), et que ses deux succès dans le genre (Londres et Broadway) furent inaccessibles aux Européens continentaux d'alors. (re)
(4) Fernand Sardou, Les Sardou de Père en Fils, Paris, Julliard, 1981. (re)
(5) Saura-ton jamais d'ailleurs si ce succès ne reposa pas essentiellement sur les épaules de Bourvil ? (re)
(6) Héros et antihéros est une part majeure du propos thématique d'un essai inédit. Précisons simplement ici qu'il faut entendre les deux termes dans le sens légendaire où le héros est d'essence divine -et le noble appartient quelque peu à cette nature-, tandis que l'antihéros est banalement l'humain; mais l'antihéros peut s'élever en héros par triomphe d'une quête -ce que n'est précisément pas Henri Baurel dans AN AMERICAN IN PARIS. (re)
(7) Peau de chagrin
Mais les studios Berolina ensuite redisent les thématiques françaises (l'incompatibilité d'une carrière de chanteur avec celle de couple; la joyeuse bohème attardée), LIEBE IST JA NUR EIN MÄRCHEN (ON N'AIME QU'UNE FOIS) et DIE DREI VON DER TANKSTELLE (LE CHEMIN DU PARADIS), les raniment par la couleur, certes, mais titulaire du premier rôle, Georges Guétary restait toujours un personnage contemporain, soit un personnage banal : il lui manquait, pour qu'il se haussât hors du commun, plus que le simple triomphe de l'amour commun à toutes ces pièces, ou, au contraire, qu'il y renonçât sagement au profit du métier. C'est UNE NUIT AUX BALEARES, son dernier film dont ou parle peu, qui approchait le mieux de la bonne conciliation : personnage contemporain, il reconquérait un titre perdu, et la touche historique était compensée par l'exotique. (re)

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